Insight 01 l Retour sur le futur

Par où commencer? L’équipe de Trace A Line m’a simplement demandé de rédiger une colonne mensuelle sur leur site tout en me laissant libre de choisir les thèmes que je voudrais aborder, à condition que ces thèmes restent en rapport avec la musique électronique…Ceux qui me suivent depuis un moment savent que j’écrivais autrefois sur mon propre blog avant qu’il ne soit piraté, cette invitation a donc en quelque sorte répondu à mon envie de me remettre à l’écriture. C’est pourquoi j’ai dit oui sans hésiter à Trace A Line, et j’ai choisi de consacrer ce premier article aux sources des différentes tendances apparues en musique électronique ces 25 dernières années.

- English Version -

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- 1987
La musique électronique a une logique très différente de la pop, c’est une des raisons pour lesquelles ce genre musical m’a tellement intéressé. Le son en lui-même était bien sûr très attirant aussi, mais ce qui m’a surtout plu c’était l’intérêt que portaient les producteurs électroniques aux idées nouvelles, un peu comme un top 50 inversé où les morceaux situés en bas du classement auraient presque plus d’importance que ceux du top 10. Ca c’était en 1987, pour être plus précis.

J’ai ensuite réalisé qu’il existait deux groupes de personnes, celles qui s’intéressent à ce qui est populaire et celles qui veulent savoir ce qui va le devenir. Le groupe B soutiendrait une certaine musique jusqu’à ce qu’elle rejoigne la catégorie qui intéresse le groupe A. Je crains un peu de tomber dans le cliché du hipster disant « j’écoutais ça avant que ça ne devienne cool », mais avec du recul je dirais que l’étiquette de futur gérant de label me collait à la peau depuis longtemps.

A cette période, et c’est d’ailleurs toujours le cas, j’étais obsédé par les sons inédits et les idées nouvelles. L’évolution progressive de Détroit menée par Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson tombait alors à pic. En y repensant, je constate qu’il est souvent arrivé qu’un cercle très fermé composé de 3 à 4 personnes lance un nouveau mouvement à un moment et dans une ville spécifiques. Ce fut le cas à Détroit mais aussi à Windsor avec Hawtin, Acquaviva et Bell par exemple (même si ce dernier est en réalité originaire de Détroit).

- 1998
Plus tard, et après avoir été témoin de ce même phénomène à plusieurs reprises, j’ai eu la chance d’assister à une naissance similaire à Montréal grâce au festival MUTEK et à des artistes comme Akufen, Deadbeat, Mike Shannon, The Mole, Tim Hecker et quelques autres (Tiga et Misstress Barbara avaient déjà fait leur chemin de façon indépendante).

Je n’aurais jamais cru faire partie d’un mouvement originaire de ma propre ville jusqu’au moment où je me suis retrouvé à faire des tournées en 2002. Deux ans plus tard je lançais mon propre label Archipel, de quoi stimuler mon désir perpétuel de nouvelles sonorités. Le compliment dont je suis le plus fier vient de plusieurs journalistes qui ont vu dans ce label un oeil tourné vers le futur et un incubateur de talents. Avec des artistes comme Jesse Somfay, Ryan Crosson, Miss Fitz (Maayan Nidam), Kabale und Liebe, Mathias Kaden et Lee Curtiss pour en nommer quelques uns, je crois pouvoir m’identifier à ces mots et en être fier.

- 2010
Après avoir perdu tout espoir en la techno autour de 2010, le mouvement récemment lancé en Roumanie m’a redonné foi en ce genre musical. Pour certaines raisons, je trouvais que la techno à cette période était bien trop sèche et insensée, hormis ce que faisait Villalobos (il a fait partie du mouvement chilien du début des années 2000 aux côtés de Luciano, Dandy Jack et Uwe Schmidt). Ric a ce sens très organique de la musique qu’il décrit souvent comme l’idée de « faire sonner des éléments électroniques comme de vrais instruments. » Cette idée a profondément stimulé mon imagination, alors que je me souviens l’avoir vu jouer il y a longtemps dans un club gigantesque rempli de danseurs littéralement hypnotisés par sa musique…Je n’ai plus eu l’occasion d’assister à une telle performance depuis des années, depuis 1992 pour être précis.

Je ne suis pas certain de l’année, mais j’ai pu voir à travers des forums et différentes vidéos postées sur Youtube que Villalobos avait joué un set très marquant en Roumanie, lors duquel il a vraiment fait découvrir au public une approche entièrement nouvelle du son. Ayant pu écouter un enregistrement du set en question, j’ai constaté que ce mix était effectivement révolutionnaire…Grâce à son esthétique unique en son genre, Villalobos a inspiré de nombreuses personnes ce soir-là. J’appelle ça le choc collectif provenant de l’emprunt d’un chemin rarement exploré. Les gens se questionneraient des semaines, des mois voire des années plus tard, « et toi tu y étais? » Le timing a aussi joué un rôle très important.

- Plastikman & ARPIAR
Ca me rappelle la fois où Hawtin, sous les alias Plastikman et Concept 1, a fait un peu la même chose à Montréal en 1998, environ 2 ou 3 ans avant l’explosion de la techno dans cette ville. Tous ceux qui ont commencé à faire de la minimale à Montréal y étaient cette nuit-là. De la même manière, beaucoup de producteurs émergents roumains étaient là pour Villalobos. Matei de TC Studio m’a dit que Ricardo avait joué de la musique comme il n’en avait jamais entendu avant, et après aussi…Il semblerait que beaucoup de producteurs soient ainsi dans cette recherche similaire du nouveau et du jamais entendu…ce qui est une très bonne chose, ça les éloigne du temps où ils ne sortaient que pour écouter les hits.

Je sais que le collectif ARPIAR est pour beaucoup dans l’apparition de ce mouvement techno en Roumanie. Ce serait exagéré de tout mettre sur les épaules de Villalobos puisque Petre Inspirescu, Raresh et Rhadoo ont aussi joué un rôle majeur. Ils sont aujourd’hui une référence pour les producteurs émergents roumains qu’ils aident et guident avec sagesse. Leur cercle de soutien interne est aussi très fort et se développe rapidement, on pourrait presque parler de phénomène national…ce qui est plutôt rare, car habituellement les artistes visent les pays externes puisque l’on est rarement un héros chez soi. Par exemple, à l’époque, notre scène de Montréal était plus obsédée par les labels allemands comme Perlon, Force Inc, Trapez et Scape.

C’est grâce aux Roumains que j’ai repris goût à la techno, ils apportent de la vie et de l’esprit à ce genre musical en utilisant des idées très simples mais magnifiquement exécutées. Le sound design est excellent, les reverbs sont de qualité et suffisamment d’espace est laissé dans leurs productions pour que chaque élément puisse respirer. Leur obsession du vinyle est mise au service de la musique, ils utilisent les disques comme des outils pour créer des ambiances évolutives. Je ne sais pas s’ils s’en rendent compte mais cela ressemble un peu aux disques d’acid house obscurs que j’achetais en 1987, et qui étaient en gros composés d’une unique boucle de 15 minutes…Mais ces morceaux nous rendaient fous! Dans le cas roumain les sonorités sont plus organiques tout en restant analogiques, grâce à l’utilisation de synthés modulaires qui sont très populaires en ce moment.

- Peser le pour et le contre
La quête d’identité en musique est de retour, et ça fait vraiment plaisir. Des gars comme Arapu, TC Studio, Nu Zau, Praslea, Mihai et Faster font partie de cette nouvelle et gigantesque vague…On pourrait même comparer ce qui se passe en Roumanie au Berlin du milieu des années 90, ce n’est pas rien de le dire mais il faut admettre que la scène électronique roumaine et le mystère qui plane autour de ses artistes sont très excitants.

D’un autre côté, beaucoup se plaignent du piratage qui est de plus en plus présent. J’ai entendu dire que des gens téléchargeaient des morceaux illégalement sur Soundcloud pour en recycler les boucles dans leurs propres « productions. » Beaucoup de tracks qui auraient dû sortir sont tués avant la naissance par des voleurs très organisés. C’est assez ironique, mais la quête de nouveaux morceaux a pris une telle ampleur que les gens en ont oublié le respect, ce qui rend tout le monde un peu parano par la même occasion…

Espérons tout de même que cela n’aura pas de conséquences mortelles sur l’esprit de ce mouvement encore jeune, afin que le meilleur puisse en être tiré.

1 comment
  1. ju29 says:

    Bien parle, cousin canadien…
    Meme s’il manque quelques villes a cet historique.
    Ricardo est grand, ca, c’est clair. Richie aussi, meme si 1 peu pompeux.
    Au fait, que devient Akufen, auteur d’1 des meilleurs disques de debut de siecle?

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