Interview | Andy Stott

Andy Stott

Credit : Samantha Marble

C’était un samedi après-midi de grisaille à New York. La folle semaine du CMJ Festival se clôturait de belle manière, à l’occasion d’un partenariat entre Pitchfork et MoMA PS1, avec une affiche plutôt alléchante : Doldrums / Chairlift / Andy Stott. Je festoie assez la veille au soir pour arriver à la fin du set de Chairlift, il est alors 17h. Les techniciens mettent un temps fou à installer l’estrade qui accueillera bientôt Andy Stott. Le Performance Dome n’est pas comble, peut-être une soixantaine de personnes sont présentes. J’ai immédiatement le sentiment que nous allons assister à une performance toute particulière. Andy Stott va-t-il s’assagir un peu ? Une seule chose est sûre : l’endroit se prête étrangement à la musique caverneuse du Mancunien. L’ambiance est  plutôt enjouée dans la salle, relax, à la cool, un samedi, à ne pas s’y tromper.

Andy Stott s’installe, les visuels démarrent. On remarque immédiatement ce brin de lumière en trop, qui s’avèrera la seule chose gênante ce soir là. Et la déferlante commence. Aux murs, on devine un amas de nuages, des collines, un regard viscéral, une route qui fond sous le ciel. Noir et blanc. Pas de rythme, juste cette lave sonore démesurée, robuste, stridente. Une dizaine de minutes suffisent à mettre la salle dans une sorte de malaise. Plus personne ne parle. La transe peut commencer. Tout y passe. « Intermittent », « Hostile », « Cherry Eye », puis « Numb » et d’autres extraits de ce sublime nouvel album – Luxury Problems. La voix d’Alison Skidmore retentit dans le Dome, Les corps dansent, frénétiquement, sans retenue aucune. Fin du set. Rappel sur le très mécanique et jouissif « Up the Box ». Applaudissements répétés. Encore une fois, Andy Stott a choqué son petit monde. Il quitte la scène, bière à la main, remballe Mac et contrôleur, et s’affrète vers la sortie, accompagné par Robin Carolan, boss du label Tri Angle Records, et d’un petit blond trapu qu’on imagine être Holy Other. C’est donc à la sortie de PS1, sous les klaxons et bruits du métro aérien du Queens, que mon poto Mark Craig (Impose Magazine) et moi-même entamons un échange d’une vingtaine de minutes avec Andy Stott. Le personnage  se révèle un homme plutôt bavard, un fort caractère, un lad typique, à l’accent Mancunien forcément exotique pour un américain et un français expatrié.

- English Version -

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Comment as-tu abordé la composition de Luxury Problems ? Quelles différences avec tes travaux précédents ?
Quelqu’un m’a suggéré de travailler avec un chanteur / une chanteuse. Au départ, j’ai pensé que ce serait trop difficile. Que ce serait le bordel, que je ne m’en sortirais pas, etc … Et au final je me suis dit « Allez, essaye au moins ». Et la seule personne à laquelle j’ai pu penser était Alison [Skidmore] – mon ancienne professeur de piano. La dernière fois que je l’ai vue, c’était en 1995 ou 1996 – je devais avoir 16 ans. Elle faisait partie d’un groupe quand elle était jeune. Il ne m’a pas été difficile de la retrouver étant donné que c’est une amie de ma famille. Je lui ai donc envoyé un mail en disant « Ca te dirait de faire un truc bizarre ? ». Et elle m’a répondu en disant « Bien sûr ». Elle a donc à enregistrer quelques acapellas. Je lui ai dit qu’il n’y avait aucune limite, aucune règle à suivre, qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Et elle m’a répondu en me demandant : « Dans quel style ? Quelle langue ? ». Et je me suis dit « Oh putain ». Elle m’a donc envoyé pas mal de pistes, que j’ai ensuite découpées, ajoutées les unes et les autres. J’ai passé pas mal de temps à manipuler ces voix, jusqu’à ce que j’obtienne exactement ce son très « pur ». Puis j’ai commencé à construire les morceaux à partir de ces voix modifiées. Au final, la voix d’Alison figure sur cinq des huit morceaux. La manière dont j’ai approché la composition de cet album était donc radicalement différente, ce qui a fait que ça a toujours été un travail passionnant.

Pourquoi elle ?
Elle n’est pas seulement professeur de piano, mais aussi chanteuse d’opéra. Avec ces activités d’une part, et le fait qu’elle était dans un groupe étant jeune d’autre part, je la savais assez ouverte et polyvalente. C’est pour cette raison que sur certains morceaux les voix sonnent comme de l’opéra et sur d’autres elles sont beaucoup plus « pop ». Elle peut changer, modifier sa voix aisément. Comme j’ai dit, je n’avais qu’elle. Et voilà le résultat final.

Pourquoi travailler avec des voix ? Est-ce que cela participe d’une sorte de mode ?
Encore une fois, quelqu’un m’a suggéré d’essayer. Au départ j’ai haussé les épaules et je me suis dit « franchement, non … ». Mais ça m’est resté en travers de la gorge pendant un bon bout de temps. Puis j’en ai parlé à Modern Love et ils m’ont dit « Tu connais quelqu’un au moins ? ». Et je leur ai parlé d’Alison. Donc au départ ça n’était vraiment juste qu’une suggestion, que j’ai fini par prendre en compte. Puis j’ai reçu les enregistrements de la voix d’Alison et j’ai commencé à les utiliser, et je me suis dit « putain, ça sonne vraiment bien ». Voilà pourquoi.

As-tu l’impression d’avoir franchi certaines barrières entre house, dub et ambient avec Luxury Problems ?
Si c’est le cas, ça n’est pas voulu. Je n’ai rien de spécifique en tête quand je commence à écrire un morceau. J’agis juste selon mes envies. Je ne sais absolument pas si je franchis des barrières.

Te sens-tu proche d’un artiste comme Gavin Bryars ?
Je vais peut-être passer pour un ignorant, mais je n’y connais pas grand-chose aux artistes et labels – et tous les trucs comme ça. Les gens me demandent souvent si je connais ci, si je connais ça … Et la plupart du temps, non, je ne connais pas.

La manière dont tu as traité les voix est très similaire à Julianna Barwick. On dirait presque que tu as remixé sa voix dans certains morceaux de Luxury Problems.
Je ne connais pas son travail.

… Son travail consiste essentiellement à superposer des boucles de sa propre voix.
J’ai en effet superposé plusieurs pistes de voix. Alison l’a fait également, en enregistrant des pistes de voix en-dessous, en utilisant les demi-tons, etc … De telle manière qu’après avoir reçu les voix d’Alison, j’avais déjà une suite d’accords, une tonalité. Travailler dans le cadre de ces limites -  harmoniques – a été très intéressant.

Y a-t-il un moment de la journée où tu préfères travailler ?
Quand j’ai écrit les trois derniers albums – ou EPs [Pass Me By, We Stay Together et Luxury Problems] – j’avais un travail. Je gagnais ma vie en peignant des voitures. C’était très contraignant. Il fallait que je compose quand j’en avais le temps. Donc c’était le cas.

Est-ce que le fait de peindre des voitures a eu une influence sur tes compositions ?
Je pense que respirer de l’isocyanate toute la journée peut être vu comme une influence. [rires] … A vrai dire je ne sais pas. Je ne pense pas que ce travail ait influencé ma musique de quelque manière.

Qu’en est-il des samples que tu utilises ? Le tout sonne très mécanique.
Il y a des field recordings de mon lieu de travail présents sur l’album. Je travaillais comme une brute … Je me souviens, on avait cette machine, qui tourne et tourne toute la journée. Elle a commencé à rouiller un peu, puis à grincer. Je me suis dit, « Il me faut ce son ». Donc oui, tu as raison, il y a bien quelques trucs mécaniques dans les samples que j’utilise.

Est-ce que ta musique a toujours la même puissance lorsque tu la joues live que lorsque tu la crées dans en studio ?
Oui, parce que cette musique n’est pas exactement la même. Les morceaux sont conçus spécifiquement pour le live. Lorsque tu construis ton set, il faut toujours avoir quelques bouées de secours. Si tu es bloqué avec un morceau, et que personne n’a l’air d’apprécier, il faut t’en sortir quand même. Le live est construit de telle manière que je suis toujours en train de créer, qu’il se passera toujours quelque chose de nouveau. Je peux faire un drop que je n’ai jamais fait avant. C’est tout aussi captivant que lorsque tu construis le morceau original.

Fais-tu la différence entre « home listening » et « club listening » ?
Ce côté « home listening » vient certainement de la manière dont les voix sonnent au sein du mix. Et c’est ce que j’ai préféré dans le fait de travailler avec la voix d’Alison. Que je puisse jouer ces morceaux dans des lieux tels que le Performance Dome [PS1], avec une atmosphère finalement assez club. Je n’ai jamais eu l’intention véritable de créer quelque chose pour le « home listening ». J’ai simplement traité ces voix de la manière qui me paraissait la plus appropriée.

As-tu des préférences lorsque tu joues live ?
Tout dépend d’où tu étais la nuit précédente et de ce que tu as pris [rires] …Non, plus sérieusement, ça fait maintenant longtemps que je procède de la sorte : je me renseigne un peu sur l’endroit où je vais jouer, avec qui je vais jouer, et surtout, à quelle heure. Je me souviens, une fois, au Panorama Bar. Oh mon dieu … Je n’avais aucune idée de l’endroit où j’allais jouer. Ils m’avaient programmé à 4h du matin, et je jouais assez deep. Et cette fille arrive, en me gueulant dessus : « pourquoi tu joues aussi deep ? ». Et je me suis dit : « elle a raison, pourquoi est-ce que je joue aussi deep à cette heure là ? ». Il est donc toujours bon de se renseigner un peu, ça affecte toujours positivement la manière dont tu conçois ton set. On te demande de jouer tes propres morceaux, de faire ton truc, certes, mais en même temps il faut que ça convienne à l’endroit, à la soirée.

Attaches-tu de l’importance aux sound systems sur lesquels tu joues ton live ?
J’ai joué sur des sound systems incroyables. Il y avait un endroit à Brooklyn, c’était il y a longtemps, ça s’appelait Studio B [fermé depuis]. C’était une énorme salle. La manière dont le son pénétrait chaque partie de la pièce, c’était incroyable. C’était la première fois que j’avais à scotcher tout mon matériel. Tu balançais une bassline et tout commençait à bouger. Le Berghain également, bien sûr. Et le Panorama Bar, incroyables. Il y a aussi une salle à Oslo, qui s’appelle la Villa. Très bas de plafond. Ils ont un Funktion-One complet. Même en allant aux toilettes, tu ne pouvais pas y échapper. C’était juste tellement fort, tout le temps.

Mais à vrai dire, je n’ai pas vraiment de préférence quand je dois jouer quelque part. Ils ont ce qu’ils ont, tu vois ? Tu peux pas tirer la gueule quand tu joues quelque part et que les gens sont là pour t’écouter. Forcément, quand tu as un bon sound system, ça aide. C’est vraiment agréable d’avoir toute la gamme de fréquences de manière séparée. Mais j’ai joué de très bons sets sur des systèmes plus compacts et ça sonnait tout aussi bien.

Et donc, à ton retour à Manchester, tu retournes peindre des voitures ?
J’ai démissionné, il y a 3 semaines. Retour au studio et prendre soin de mon gamin, voilà le programme. Quand j’ai démissionné, je me suis dit que j’aurai beaucoup plus de temps. Et ce temps-là se trouve consommé par des milliards d’autres trucs. Mais j’ai beaucoup plus de liberté, désormais – en termes créatifs -  et ça c’est le pied.

Dernière question : Pourquoi Luxury Problems est-il annoncé comme album (LP) alors que Passed Me By et We Stay Together ont été annoncés comme des EPs ? Un album est-il une manière d’affirmer quelque chose là où les EPs relèvent plus d’une expérimentation.. ?
Je ne saurai pas le dire. Un album, c’est autre chose. C’est plus un « ensemble », qui dégage une certaine cohérence, je suppose … Ces décisions ne relèvent pas vraiment de moi [rires]

Merci beaucoup Andy.
Cheers !

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Un grand merci à Mark Craig & Impose Magazine, sans qui cette interview n’aurait pas eu lieu !

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