Paresse


trace a line

Originalité. C’était censé être le mot d’ordre de cette playlist depuis que je me prépare à la poster. Et plus on se prépare, plus on attend, plus on attend, plus on s’éloigne de l’actualité, et plus on change d’avis, résultat je ne sais plus trop avec quel genre de morceaux je voulais m’introduire sur ce site, mais on en est bien loin au final, ainsi que de toute once de personnalité. Tant pis. Cela n’enlève rien à la qualité des sons partagés, je présume. Quand à leur correspondance avec l’air du temps… À vous de juger.

Puisqu’il faut un début à tout, on va d’abord faire l’apologie des sons beatless. L’absence, je dirais plutôt l’effacement du beat accompagnant traditionnellement les morceaux de techno a pour moi le don de créer une tension presque surnaturelle, mais chez Ricardo Donoso, l’expérience est poussée nettement plus loin, à tel point que l’intégralité de son album est dépourvue de kicks. Rien d’extravagant, me direz-vous, c’est une bonne dose d’ambient, une synthwave agrémentée d’une rythmique bien huilée, un bourdon si gentiment calé. J’y vois nettement plus que ça, d’ailleurs je ris quand je vois l’appellation noise concerner ce genre d’albums (Discogs l’a fait en tout cas), un Assimilating The Shadow tout en harmonies et en vocalises électroniques, constitué d’un assemblage complexe d’arpèges à la résultante très minimaliste. Avare en effets, sobre et élégant, c’est une véritable prouesse artistique, à l’image du reste de l’œuvre de Ricardo Donoso. J’en veux pour preuve cet incroyable The Bow & The Lyre, tout en tension dans son infinie délicatesse.

Ricardo Donoso – The Bow & The Lyre

On poursuit avec de la techno, et cette fois-ci, du kick, du club, presque du violent (je n’irais pas jusque-là, mais tout de même…). Petar Dundov, pourtant adepte de compositions plus douces, s’est cette fois-ci accordé avec l’artiste qu’il a remixé, en l’occurrence Puresque, et a donc donné dans la techno made in Tresor, axe Berlin Detroit respecté, et s’est fadé une tartine de kicks réverbérés et de montées de pitch comme il faut. Fadé, c’est bien méchant, parce que le résultat est plutôt bandant, digne d’un bon Rex avoisinant les 5 heures du matin, bien échaudé, pas le peak time de la soirée mais presque, et c’est déjà rassurant en soi. Sorti sur un EP de remixes sur lequel figurent aussi Terence Fixmer, The Black Dog, et Cari Lekebusch, Une bonne release de bourrin en somme.

Puresque – Leitmotiv (Petar Dundov Remix)

Vous êtes sans doute familiers des néerlandais Juju & Jordash. Si ce n’est pas encore le cas, je vous somme de vous précipiter sur leur album Techno Primitivism ; sorti en septembre dernier, il est sans doute l’un des albums house les plus agréablement innovants de cette année. Ils furent les premiers à sortir un EP sur l’acclamé Dekmantel, et c’est pour cela qu’ils ont choisi de sortir ce LP, leur troisième et sans doute le plus abouti, sur ce même label. Et quoi de mieux que les hollandais pour ce long format chatoyant et chaleureux à souhait ? Tantôt c’est acide, tantôt c’est deep, en réalité c’est tout simplement sauvage. Cette house a des relents de techno vieux jeu comme un raver a des relents d’alcool après sa descente de MDMA. Un album dur à dompter, mais jouissif, un brin d’air frais dans le paysage house actuel. On était déjà charmé par les tours de magie du Workshop XX qu’ils avaient créé avec le boss Move D sous l’alias Magic Mountain High, cet album est un nouveau témoin de leur talent, plus confus, plus brillant,  éclaté et éclatant.

Juju & Jordash – Echomate

Si les tracks que j’ai choisis jusqu’à présent sont quelque peu datés (le plus récent des trois date en effet de septembre), j’ai un bon moyen de nous ramener à la dure réalité du moment. Oui, les enfants meurtriers que sont Regis et Surgeon ne font pas dans la dentelle, et, comme si c’était une évidence pour eux, ils nous assènent de sorties  toutes plus violentes les unes que les autres. British Murder Boys, c’est un mélange entre la marche militaire du futur et un requiem pour Hannibal Lecter, comme si l’exemplaire droiture des tranches de kicks qui nous assomment ne pouvait être que combinée au vice et à l’atrocité contenue dans les infâmes effets de contour de leur musique psychopathe. Ô art dégénéré, je te retrouve enfin dans cette sombre techno presque industrielle, je te chéris, je m’abreuve de ton essence et te dévore tout entier.

British Murder Boys – Dead Sun

Non loin de là, Milton Bradley, lui aussi décidé à massacrer nos tympans tout comme nos cerveaux, a voulu jouer aux extra-terrestres. On se demande sérieusement s’il ne capte pas des ondes provenant d’une autre planète, tant ses expérimentations acid-techno semblent étrangères à notre cher astre bleu. Milton Bradley est, et restera à part. Do Not Resist The Beat, son label, est une fascinante aventure en soi, proposant une techno expérimentale à mille lieues en avance de la techno brutale qu’on retrouve un peu partout. The End of All Existence, nouvel alias avec lequel il déformait la techno actuelle avait aussi pas mal secoué les idées reçues – ses EPs paraissaient d’ailleurs sur un sous-label de Do Not Resist The Beat, preuve de la nouvelle démarcation et du chemin pris avec ce moniker. Enfin, le bien nommé Alien Rain s’est chargé de pousser encore plus loin l’avancée commencée il y a deux ans de cela, avec deux EPs qui paraissent eux aussi sur un label différent, et qui eux aussi se distinguent clairement de ses précédentes œuvres. La comparaison avec son dernier maxi chez Prologue, Reality is Wrong, est tout ce qu’il y a de plus révélatrice à ce sujet. La seule question restante étant : où s’arrêtera ce pur sang Berlinois dans sa quête vers l’ailleurs ?

Alien Rain – Alienated A2

Deadbeat est un maître dans l’art du transgenre. À l’heure où tout la scène musicale dit cumuler plus d’une dizaine d’influences dans chaque release, il est bon de voir que certains artistes ont l’humilité de faire des mélanges cohérents et sont prêts à pousser loin la représentation des différentes esthétiques ou courants présents, plutôt que de tout labelliser vaguement et de manière très infidèle à la réalité, « histoire de ». Ainsi, après un fantastique Drawn and Quartered l’année passée, l’anglais remet ça avec un huitième album simplement époustouflant, bien que l’adverbe soit ici particulièrement injuste puisque son LP, aux nombreuses fioritures, nous ramène avec multitude d’effets et d’appareils à un crossover dubstep-techno très linéaire. En ce mois de novembre, Deadbeat fait mouche à  nouveau, puisque son remix de Nick Höppner présent sur son dernier EP (chez Echocord Colour) est une réussite.

Nick Höppner – The Weed (Deadbeat Remix)

Kangding, tout simplement. Le français David Letellier  n’a choisi que la première partie de son pseudonyme habituel pour sortir sa track sur le dernier double face de Stroboscopic Artefacts. Ce choix n’a pourtant rien à voir avec un quelconque changement de direction, pusique Wars est un morceau dans le plus pur esprit Kangding Ray. De façon synthétique, il donne à sa deep techno les contours d’une musique plus abstraite et recherchée, avec une progression tout en crispation, des lignes de synth baignées dans la pénombre, sorte de flou acoustique rythmé par ce seul sidechain envoûtant. Une courte pièce pour un morceau pas moins réussi que, par exemple, l’incroyable remix du Toddler de Battles paru en février dernier. On reste dans la même suspension, ce jeu de la limite, où les pics de tension laissent place à une surnaturelle et démoniaque transe corporelle. Un jeu d’enfant pour lui, un plaisir de gosses pour nous. Ceux qui recherchent une stimulation plus… féroce tourneront leur galette pour apprécier le Caos y Orden Superior de Pfirter (si le nom de l’artiste vous est forcément connu, le nom de la track vous dira aussi sûrement quelque chose…).

Kangding  - Wars

Pour aller vers quelque chose de plus souterrain encore, je ne vois pas mieux que ce remix de 1991 par OND TON. Si le premier est déjà un cas à part entière, le second mérite encore plus d’explications, que je ne saurais malheureusement vous donner qu’à moitié. Énigmes phoniques sans solutions, les deux artistes ont tout deux sorti leurs premiers albums chez Opal Tapes cette année. Le label du Yorkshire fait des vagues depuis ses tout débuts avec la sortie d’une cassette de l’« infamous » Dro Carey sous son alias Tuff Sherm. Pas vraiment mon genre pour tout vous dire, jusqu’à ce que l’écurie sorte cet incroyable double album de BAT et Ond Ton, qui porte le nom de ses auteurs. Une longue plainte dub techno tantôt contrariée par une glitch dérangeante, tantôt contaminée par un drone dangereux, comme si le Fever de 2562 rencontrait du Mark Fell, comme si Modern Love avait un lugubre one night stand avec Yellow Electric, ou Astro:Dynamics. C’est d’ailleurs sur ce dernier que ce morceau, fait de lenteur et de sombre passion, est sorti. Jetez un œil à cet album de 1991, il vaut le détour. « TIP ! »

1991 – Reborn Ice Horn (OND TON ‘s Reborn In 1991 Remix)

Je suis un grand nostalgique. C’est donc une faiblesse de ma part que de céder à la tentation de faire des flashbacks. Ça tombe bien, chez Trace A Line, il me semble qu’on aime It’s A Fine Line. Je ne suis pas au courant de leur actualité, qui doit certainement être alléchante, comme à leur habitude, mais il y a à peu près un an (à un mois près en fait), les deux perles françaises sortaient un de mes remixes favoris, et un peu facilement oublié je trouve. Qu’à cela ne tienne, voilà une bonne occasion de le ressortir pardi. Un vocoder tournant à la robotisation clichée, une ligne de basse aux riffs presque rock (IAFL oblige), et cette frénésie qui s’installe lentement, vous la connaissez par coeur, avec pour symptôme évident ce petit mouvement de pied qui se met à accompagner chaque temps, la jambe qui galope pendant que vous sautillez sur place, enfin la question fatidique : depuis combien de temps n’avez vous pas remis les pieds en boîte ? Un morceau pour « s’enjailler », pour les petits warm-ups, les soirées où tous tes potes passent derrière les platoches, et les simples befores. Dans le pire des cas, quand vous voulez ambiancer le Café des Sports en bas de chez vous, mais qu’on ne vous laisse jouer votre « musique de fonsdé » que les mercredi soirs. Juste après l’happy hour.

Paris – It’s A Shifting Drifting World (It’s A Fine Line Remix)

Ce n’est plus un flashback, c’est carrément une petite ballade à travers le temps. Si je n’ai découvert cet incroyable LP en ce début d’année 2012, The Image Generation est en fait sorti il y a deux ans. Travis Stewart, l’idole de tout un peuple, je dirais même d’une planète, a eu la chance de recevoir un hommage de ses potes de chez LuckyMe, sous la forme d’un coffret collector dédié au plus tout jeune artiste américain. Nommé The Many faces of Machinedrum, cette édition limitée était censée honorer les différentes facettes du maître de la juke, ainsi on pouvait y trouver l’EP Many Faces, un tee shirt, et surtout une cassette contenant 11 morceaux de Travis en tant qu’artiste lo-fi/downtempo/experimental-pop. The Image Generation, cassette vendue en 100 exemplaires seulement, est une magnifique ode à la nostalgie, à la jeunesse, à la recherche du temps perdu (oui, j’ose). En plus d’être splendidement réalisée techniquement parlant, la composition ne souffre d’aucun stéréotype, loin de faire de cette cassette le cliché de la tape secrète du dj mélancolique et en quête de soi (celui qui en a marre de tourner sur toute la planète parce qu’il ne sait plus trop où il en est et qu’il aspire à une vie normale lui aussi, tu comprends…). Bref, tu peux faire écouter ça à ta meuf, à tes potes, à ta famille, ils kifferont et tu feras même pas fillette pour autant. Boards of Canada n’auraient pas renié certains morceaux, Telefon Tel Aviv non plus, imagine toi le délire. Mon avis est qu’après cette familière « avalanche de kicks », ces sempiternels « martèlements de tympans », et les autres déflagrations que je vous ai réservé plus haut, un peu de douceur dans ce monde de brutes ne serait pas plus mal. Sur ce, bon week-end.

TStewart – The Image Generation 2

Bonus : Beaucoup de bons trucs sortis récemment, ou peut-être est-ce simplement moi qui me remet à écouter de la musique plus fréquemment… En attendant, de Sigha, Raime, Shifted, Forma, Sascha Rydell ou encore Mikkel Metal c’est S_W_Z_K qui eu ma plus large approbation. Clairement en forme, l’anglais donne suite à son incroyable opus éponyme de l’été  avec un double face délicieusement obscur. De la techno de weirdo pour les audiophiles nerds, c’est tout ce qu’on demande, non ?

S_W_Z_K – TC4 Variant

2 Comments
  1. Adrien says:

    Belle sélection.
    Juste: Travis Stewart a une trentaine d’années, il est américain et le juke est une musique de Chicago! (donc Sepalcure sont des américains, même si ça s’entend pas franchement haha)

  2. Pantoum says:

    Merci pour la correction ! En réalité, je pensais à la vague anglaise qui s’en est inspirée plus récemment, mais c’est vrai que t’as raison.

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