Interview | Rone

rone

Derrière Rone se cache Erwan Castex, l’un des nombreux artistes talentueux de la bande inFiné, qui fait les beaux jours du label d’Agoria ; Agoria, qui, en 2007, a eu la très bonne idée de faire confiance à ce jeune producteur parisien venant essentiellement du cinéma à l’origine, en casant Bora dans sa compilation estampillée At The Controls. La carrière de Rone est lancée ; s’en suivent un premier EP en 2008 sur InFiné, puis l’album, un an plus tard. Loin de la vague hype qui envahit le monde de la musique « électronique », et à l’image de son label, Rone reste quelqu’un de très mystérieux et discret, ce qui ne l’a pas empêché de sortir un premier long format abouti, empilant avec une belle aisance les tubes techno et les sons ambient plus mélodiques au kilomètre. Bref, vous l’aurez compris, le bonhomme a tout pour réussir, et je me demande même si ce n’est pas déjà fait. Rencontre.

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-Bonjour Rone. Peux-tu commencer par te présenter brièvement ?

Je suis Bora, un poisson pilote, un petit déjeuner espagnol, etc…

-Tu as été « révélé » en quelque sorte par Agoria sur la compilation « At the Controls » qu’il a sortie en 2007, et depuis, tu as signé sur son label, Infiné. Comment s’est déroulée votre rencontre ?

J’avais envoyé une démo à trois labels qui me plaisaient. J’ai eu la chance d’avoir trois réponses positives. Celle d’Agoria et du label InFiné est celle qui m’a le plus touché ; humainement c’était cool, et puis je trouvais que c’était un label intéressant, intriguant, un peu décalé avec des choix artistiques audacieux. J’étais très fier de rejoindre cette équipe. La rencontre avec Agoria a été très importante pour moi c’est certain, mais aussi celle avec tous les passionnés qui travaillent dans l’ombre pour le label et qui font grave avancer les choses…

-Aujourd’hui tu es donc sur un label qui diffuse des artistes reconnus, et de qualité, comme Apparat, Tristano, Clara Moto, Douglas Greed ou encore Danton Eeprom ; est-ce que cet entourage t’a influencé d’une manière ou d’une autre dans ta démarche de composition, sur ton album par exemple, ou est-ce que ça a vraiment été un travail personnel ?

J’écoute toujours avec curiosité ce qui sort sur Infiné, mais je ne pense pas y trouver une influence directe… Et de manière générale, j’essaie de ne pas trop « ressembler » ou « imiter » des artistes qui me plaisent, parce que je pense que ça mène souvent à l’échec. Il paraît que Miles Davis essayait de jouer comme ses idoles à ses débuts; il tentait de s’approcher du style de jeu de Dizzie Gillespie par exemple; mais c’est seulement quand il s’est débarrassé de ces références pour faire autre chose qu’il est devenu génial.
Mais de toute façon on est toujours sous influences, même inconsciemment. Aujourd’hui on est bombardé en permanence d’infos, d’images et de sons… et ma démarche de composition c’est plutôt un travail très personnel justement, où il s’agit de s’isoler et de se retrouver pour expérimenter et se surprendre.

-On t’a vu collaborer assez souvent avec Lucy, sur ton EP pour le label « Curle Recordings » notamment, et sur un deuxième, sorti cette année sur un label Allemand, mais tu es également crédité comme producteur sur quelques uns de ses maxis. Tu peux nous en dire plus sur cet artiste encore assez peu connu, et comment tu en es arrivé à travailler avec lui ?

C’est la famille, un très bon artiste sicilien que j’ai rencontré à Paris. On se connaît très bien: on a fait nos débuts dans le son à peu près au même moment. On a travaillé ensemble sur son premier maxi, sorti sur le label Perspectiv, et on a enchaîné sur d’autres collaborations. Et puis il s’est installé à Berlin pour monter son propre label, pendant que je travaillais sur mon premier album. Mais quand on se retrouve on ne peut pas s’empêcher de faire des morceaux ensemble…

-D’autres collaborations de prévues dans un avenir proche ?

Oui, avec le violoncelliste Gaspar Claus, un musicien génial qui n’a pas peur d’expérimenter et d’essayer des choses très différentes: on a joué ensemble dans un festival récemment et on va maintenant s’enfermer en studio pour réaliser le prochain maxi Infiné. Avec mon vieux pote Adrien Roch aussi: le saxophoniste qui joue sur « La Dame Blanche » et qui m’accompagne parfois sur scène. Et puis je vais faire la musique du prochain film de Vladimir Mavounia-Kouka, qui a réalisé le clip de « Spanish Breakfast », et des sons pour des vidéos du photographe Stéphane Couturier, dont j’adore le travail…

-Et d’un point de vue personnel, comment envisages tu l’avenir ? Des projets en particulier ?

Après toutes ces collaborations, ces échanges et ces expériences, je vais m’isoler pour finir mon deuxième album.

-Sur le myspace des Disco Dawn Boys, ce groupe formé par Mondkopf et Guillaume « redhotcar » (blogger sur fluokids notamment), on peut entendre un remix de 1990, qui semble être une de tes productions. Peut être un nouvel EP autour de ce track ? Parce qu’il faut l’avouer, ce remix est franchement une réussite; on attend donc la sortie de l’originale avec impatience.

Je ne sais pas si ces morceaux sortiront un jour. On les a un peu mis de côté… mais pourquoi pas… C’est vrai que le remix est bon ! Et quand je joue l’original en live, il y a toujours quelqu’un qui me demande « C’est quoi ce morceau ? Où est-ce que je peux le trouver ? …»
Je vais y penser…

-Depuis combien de temps, globalement, est-ce que tu t’es mis à produire de la musique ?

A le faire sérieusement: 4 ou 5 ans. Mais ça fait plus de dix ans que je passe une bonne partie de mes nuits à bidouiller du son.

-Des souvenirs de tes premières scènes, de tes débuts en tant que musicien ?

Je me souviens que juste après la sortie de mon maxi « Bora » chez Infiné, Agoria m’a appelé en me disant: « Tu te sens prêt à jouer au Rex dans 2 semaines ? » Je n’avais jamais joué devant quelqu’un et je n’avais surtout pas préparé de live. Instinctivement j’ai répondu « oui ! », avant de passer une sale nuit blanche à angoisser… Et puis je me suis enfermé pour travailler tout ça. Ce premier concert a été un moment très fort pour moi. La réaction du public a été géniale et la musique, que je faisais jusque là seul dans ma chambre comme un exutoire, a pris une nouvelle dimension dans le partage et la rencontre avec les gens.
Et puis il y a eu tous ces retours d’artistes que j’ai toujours admiré, qui m’ont écrit des mails très touchants, le groupe Massive Attack qui met mon morceau sur sa page internet, Derrick May qui improvise quelques minutes sur scène avec moi…
Tout ça qui s’enchaîne sur quelques mois: c’est intense !

-Plutôt Live ou DJ Set ?

Live. Parce que c’est plus flippant et donc plus excitant, c’est « sans filet », c’est ta musique que tu joues, t’es à poil, et c’est un rapport encore plus direct avec les gens. Je trouve ça beaucoup plus intense même si j’adore écouter les bons dj et qu’il peut se passer pleins de choses magiques dans un mix.

-Si tu n’avais pas signé sur InFiné, quel label aurais-tu préféré ?

Je les découvre petit à petit parce que je ne connaissais pas bien les labels derrière les artistes il y a encore quelques temps… Mais il y en a beaucoup que je trouve intéressants : Wagon Repair, Circus Company, Ghostly International, Warp, Domino, Versatile, Tigersushi aussi… pfff il y en a plein en fait…

-On te connait très peu en tant que remixeur, pourtant celui que tu as réalisé pour Sie est plutôt très bon. Alors on se demande si c’est parce que tu es encore réticent envers cet exercice, ou si tu n’en as pas vraiment eu l’occasion ?

C’est plutôt faute de temps… j’ai malheureusement dû refuser de faire des remix qui me tentaient beaucoup… Mais l’exercice me plaît. Je viens d’en faire un pour Ripperton et je vais en faire d’autres prochainement…

-Avant de te mettre à la musique, tu as commencé par réaliser des vidéos. Malheureusement, on n’en sait pas plus, alors on se demande en quoi consistait réellement cette démarche (court métrage/long métrage ?), et où ça en est à l’heure actuelle ?

J’ai étudié le cinéma à l’université, j’ai ensuite travaillé dans une boîte de production et j’ai un peu tout essayé: j’ai été monteur, décorateur, assistant réalisateur et puis j’ai fini par co-réaliser un petit film qui accompagnait la sortie du roman d’Alain Damasio: « La Zone du Dehors ». C’était plus une expérimentation qu’un travail abouti mais je garde un souvenir très fort de ces moments là: j’ai fait des rencontres importantes qui m’ont fait grandir et m’ont donné des ailes.

-Revenons un peu sur ton album. Dans quelle optique de travail, et dans quel état d’esprit étais-tu avant de commencer à l’enregistrer ?

L’idée de réaliser un album m’a rapidement été proposée par InFiné après la sortie du maxi « Bora ». Certains des morceaux existaient déjà, comme « Belleville » ou la version plus calme de « Spanish breakfast » et j’avais une certaine frustration à mettre de côté les morceaux qui étaient jugés trop calmes ou trop mélodiques pour un maxi vinyl. InFiné m’a alors proposé de partir de ces morceaux pour réaliser un album. C’est tout l’avantage de travailler sur un projet d’album: on est débarrassé des contraintes qu’implique un maxi qui doit la plupart du temps être orienté « dancefloor ». Là, je retrouvais une liberté totale, celle que j’avais quand je composais à mes débuts. Les morceaux correspondaient alors réellement à mes humeurs du moment. C’est ce que permet un album: traverser des humeurs, des ambiances, des paysages, raconter quelque chose en changeant de ton. J’aime l’idée qu’il soit varié; calme et nerveux, gai et mélancolique; contrasté, à l’image de la vie.

-Il y a notamment eu ce « featuring » avec Alain Damasio, qui prête sa voix à la piste quatre, Bora, et qui est l’auteur de La Horde Du Contrevent (entre autres), qui est, paraît-il, un très bon bouquin de Science Fiction. Par pure curiosité, tu l’as lu ce livre ? Et qu’est-ce qui t’as donné l’envie de travailler avec lui, surtout de cette manière, avec un texte qui ne laisse pas insensible, ou du moins qui attire l‘attention. Bref, on te laisse la parole, raconte nous tout.

Oui bien sûr je l’ai lu, c’est un livre très important pour moi, tout comme son premier roman « La Zone du Dehors ». J’ai fait le morceau « Bora » très rapidement, en une nuit je crois… et plus ça avançait, plus je me disais qu’il manquait quelque chose et très vite je me suis rendu compte que c’était la voix d’Alain Damasio… c’était évident parce que j’avais encore sa philosophie et sa poésie dans la tête… c’était là… mêlé à ma musique… J’avais récupéré le journal intime qu’il tenait sur son dictaphone pendant l’écriture de « La Horde du contrevent ». C’est un document génial, où il se parle à lui-même, s’engueule, s’encourage… Il y a des moments de doutes, et puis il y a ce passage que j’ai utilisé pour Bora, où il est traversé par une énorme puissance quand il prend conscience de ce qu’il est en train de créer. On sent une vitalité énorme chez lui, à ce moment en particulier. Et c’est exactement ce que je ressentais cette nuit là.

-Un sujet peut être un peu polémique, mais que penses-tu de la loi Hadopi ?

Je trouve cette loi stupide. C’est un flicage de plus; il s’agit, encore une fois, de faire peur dans les foyers: « Attention vous allez être privés d’internet si vous téléchargez illégalement! … ». Mais le téléchargement fait partie des nouvelles cultures, il est impensable de l’interdire. Quasiment toute la jeunesse française consomme la culture de cette façon là aujourd’hui. Alors, il faut rebondir là-dessus et inventer de nouveaux moyens plutôt que de s’accrocher à un vieux système et de mettre en place une loi liberticide (qui est complètement inefficace et ridicule en plus). Il vaudrait mieux taxer les fournisseurs d’accès internet qui gagnent énormément d’argent en donnant hypocritement la possibilité de « pirater », et puis répartir les revenus entre les artistes téléchargés par exemple…
J’ai remarqué qu’on se servait souvent des artistes pour défendre cette loi dans de grands discours, mais je pense qu’en réalité la plupart des artistes ne sont pas flippés du tout par le téléchargement illégal…
Personnellement, je suis beaucoup plus flippé et énervé par la loi Hadopi que par le fait qu’on puisse me télécharger illégalement.

-Juste pour finir, un des rédacteurs de ce blog se demande pourquoi tu n’es pas sur Facebook; tu fuis les fans ?

(rires) … Non je sais pas, c’est pas trop mon truc facebook… et puis il y a déjà myspace…
Mais je sais qu’un belge a monté une page « Rone » avec pas mal d’infos sur facebook, c’est cool…

-En toute sincérité, merci de nous avoir accordé un peu de ton temps pour répondre à nos questions, et sur ce, on te laisse, en te souhaitant tous une bonne continuation. Le mot de la fin ?

J’hésite entre « ibiscus » et « calibotis »…

(et merci à vous !)

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Merci à toute l’équipe d’InFiné, particulièrement à Julien qui a coordonné l’interview, et surtout à Erwan, bien évidemment. Pour finir en musique, comme d’hab, un morceau pour accompagner le tout ; Spanish Breakfast, extrait du premier opus de Rone :

>> Rone – Spanish Breakfast (192 kbps)

Et la vidéo, toujours…

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Salut.

6 Comments
  1. walkmAn says:

    Moi y’en a aimer Rone.
    First shot, c’est parti les coupains.

  2. PaulO says:

    GG l’ITW franchement.

  3. Voluume says:

    Rone Super artiste! Et c’est avec Bora Vocal qu’il m’a boulversé! Il est trop profond ce sons, C’est énorme! Good Job avec inFiné ;)

  4. Spom says:

    Parfaite l’interview !
    J’avais carrément adoré l’album, d’ailleurs je ne m’en lasse pas, et Bora composée aussi rapidement c’est dingue !

    En tout cas chouette boulot les gars,
    Chapeau :)

  5. St Ban says:

    Bravo les gars, vraiment. Interview convaincante pour un artiste exceptionnel.

  6. Electroblog.fr | Interview Rone – Tohu Bohu says:

    [...] peut lire sur le web que tu cherches à t’émanciper des gens qui t’influencent musicalement. Cependant, c’est [...]

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