Insight 02 l Me réinventer? Ce n’est pas comme ça que ça marche.

Avant toute chose, je pense que vous devriez vraiment voir le film Jiro Dreams of Sushi, ou au moins sa bande annonce. Je dis ça puisque j’en reparlerai dans cet article, mais aussi parce que ce film illustre parfaitement ce que c’est de travailler par passion et non pas pour le business.

Un soir alors que je venais de finir mon set, un type est venu m’aborder en disant qu’il serait temps pour moi de me réinventer et de changer ma musique, ce à quoi j’ai immédiatement répondu « jamais. » Il n’y avait rien d’autre à ajouter, pas d’idées à échanger, j’étais un mur de béton face à ce débat. Je suis déjà passé par là bien trop souvent, j’ai lu plein de choses à ce sujet et j’en ai beaucoup discuté avec mes amis musiciens qui ne savaient pas trop quoi en penser. Je me suis donc dit que j’allais écrire quelque chose là-dessus, afin que je puisse renvoyer vers cet article tous ceux qui viendraient à m’en reparler.

- English Version -

Si vous avez pris un moment pour voir le trailer de Jiro Dreams of Sushi, vous savez maintenant que le film est consacré à ce sushi chef obstiné et passionné qui a poussé son art à la perfection. Ce film n’a pas seulement apporté un peu de répit à mon esprit en éternel questionnement, il a également servi à mettre les choses en perspective puisque j’ai ainsi mis en parallèle la musique et la nourriture. Ce type a 85 ans et prépare des sushis que les gens décrivent comme parfaits tout en restant simples, ce qui me rappelle cette citation de Léonard de Vinci: « La simplicité est la sophistication suprême. » Mais plus une chose est simple et plus il faut passer de temps à travailler dessus, tout comme ce chef japonais qui bosse toute la journée sans relâche avec ses assistants pour fabriquer ces petites bouchées parfaites.

C’est là où je veux en venir. Passer un nombre incalculable d’heures à parfaire les sons, les tweaker dans une architecture spatiale pour ensuite créer une histoire, c’est finalement un peu comme faire des sushis (d’autres comparent ça plutôt à l’art de l’origami). Chaque élément a une place bien définie, et chaque session en studio est dédiée à la quête de la perfection. Comme le dit Jiro dans le film, « la perfection est comme escalader une montagne dont j’ignore où est le sommet. » Quand j’y pense, j’ai très rarement entendu un artiste dire être 100% satisfait d’un de ses morceaux après sa sortie. Il y a toujours un truc qui manque, mais il est souvent difficile de déterminer ce que c’est. Même si en musique électronique, l’imperfection est une perfection en elle-même car elle permet d’injecter de l’humanité dans un environnement de machines.

Il y a deux choses à dire ici. Premièrement, il semblerait que les artistes ne soient donc jamais vraiment satisfaits par leurs créations. Deuxièmement, le processus de création musicale est avant tout d’habiller un lieu donné avec des sons qui nous habitent aussi, intérieurement. Les musiciens composent la musique qu’ils ont envie d’écouter, mais certains sont très influencés par ce qu’ils entendent à l’extérieur. C’est une sorte de conflit dans lequel beaucoup se perdent: faut-il privilégier l’influence interne ou externe? C’est pourquoi j’ai souvent suggéré de chercher l’inspiration en dehors de la musique (ou dans un genre musical différent du sien), c’est à dire dans l’architecture, les livres, le mouvement, la photographie, la peinture et pourquoi pas la nourriture!

Je suis peut être naïf, mais je crois qu’un artiste qui change radicalement de style musical au cours de sa carrière a dû être très marqué et donc inspiré par un morceau issu d’un style de musique qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, ou très peu. C’est surtout vrai pour les DJs qui sont très influencés par les réactions du public, car ils peuvent ainsi voir ce qui fonctionne ou pas et lorsqu’ils reviennent au studio, ils auront tendance à transposer ce qu’ils ont vu en club dans leurs nouvelles créations.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose? Ce n’est pas à moi de le dire, et puis honnêtement je ne m’en soucie guère. Beaucoup de gens ont un avis précis sur la question mais leur point de vue ne peut être appliqué à tous. En ce moment je me fiche de savoir si ma musique fonctionne ou non, si elle plaît ou non. Je préfère partager mes créations à une poignée de DJs/amis/soutiens de confiance qui les utiliseront dans leurs DJ sets ou à la maison, faire écouter ma musique à des gens qui l’apprécieront à sa juste valeur. Selon moi le rôle de la musique est de remplir un espace ou bien les oreilles de quelqu’un, et le concept de popularité a considérablement corrompu cette vision.

Et c’est pour ça que je n’ai aucun besoin de me réinventer. D’une certaine manière, cela ne veut rien dire…C’est juste un mec qui veut me convaincre de devenir ce qu’il voudrait que je sois, ça n’a aucun sens. Je suis désolé mais je ne fais pas de la musique pour toi, je compose sur le fil, sans effort, ma musique résonne de l’intérieur avec ce que je suis. Lorsque je regarderai en arrière dans dix ans je souhaiterai voir des Polaroids musicaux construits à partir de mon humeur et de ma personnalité, pas de la musique formatée par les tendances du moment.

Pour conclure, j’ai donc décidé de me laisser inspirer par ce vieil homme, cet artiste culinaire toujours en quête de perfection, et grâce à qui j’ai compris qu’il me faudrait encore de longues années avant que je puisse me sentir pleinement satisfait. Puisque le chemin est encore long je m’autoriserai à prendre tout le temps nécessaire pour expérimenter, me tromper, parfois échouer mais aussi réussir, dans le but d’être et de rester moi-même. Cela me rappelle un peu l’expérience qu’a été de découvrir la musique de Maurizio dans les années 90. Ce fut l’une des premières fois où j’avais l’impression que ce que j’écoutais était parfait. Je ressentais aussi une réelle empathie avec les artistes, comme si je les connaissais personnellement et que je les comprenais…Ce fut une expérience très marquante en soi. Peut-être que la perfection consiste en réalité à rester soi-même le plus possible?

Le temps nous le dira, mais pour l’instant je préserve les inconnues qui sont pour moi comme un terrain de jeux, car elles offrent assez de place pour créer ce que je souhaite tout en restant libre.

1 comment
  1. Loutre Fraise queue says:

    Très sympa, de grosses punchlines à ressortir pour une carrière musicale hehe.

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