Chronique : Paris – Berlin, 20 years of underground techno (Les Films du Garage)
Amélie Ravalec, qui réalise ce documentaire, n’est pas la première venue pour ceux qui s’intéressent de près ou de loin à ce que la musique dite « électronique » et réputée « techno » peut offrir de plus strict, sombre et cru dans le monde parfois obscur des salles sombres et bien servies en décibels. Parmi ses plus belles casquettes, on retient surtout ici les soirées « Face Down » à Bruxelles, organisées par le collectif Fondation Sonore dont elle fait partie et qui invite la crème des artistes les plus réputés dans la musique de danse un peu sérieuse, parfois violente et souvent grandiose (Ancient Methods, Orphix, Adam X, Polar Inertia, … , pour ne citer que les plus connus).
Notre petit coeur de fan a bondi de joie à l’annonce de ce documentaire, qui veut retracer « l’histoire d’un mouvement souterrain, de ses débuts jusqu’à maintenant », en prenant comme angle d’attaque deux villes pas si lointaines mais que tout oppose, au moins dans l’imaginaire du fan moyen de musique techno : Paris et Berlin. Adoptant le point de vue des personnalités qui ont fait que des choses s’y sont passées, s’y passent et s’y passeront toujours (on espère), il veut expliquer l’histoire, les mutations et les débats actuels d’un style (dissolution de l’underground, club culture vs rave, vinyl vs digital, etc. ). Au fond, il fait une promesse en forme de réponse : on saura quoi dire quand on nous demandera ce qu’est la techno – ou même pouvoir juger du caractère « techno » de quelque chose. Après quelques visionnages et une digestion un peu longue, on a voulu vous en parler.
On l’aura vite compris, le documentaire s’appuie sur deux des plus grandes villes européennes : Paris et Berlin. On pourrait émettre une objection : pourquoi mettre sur un pied d’égalité (au moins dans le titre) la ville la plus emblématique de l’industrie de la danse en Europe et une capitale qui s’inquiète maladivement de la perte de vitalité de ses nuits, en s’auscultant compulsivement à grands coups d’ « Etats généraux » et de pétitions Facebook ? Là où réside précisément la force du documentaire, c’est qu’il semble refuser la comparaison facile, par exemple en évoquant séparément ces deux univers. On aurait tort d’ailleurs d’attendre une histoire sur le ton « axe Paris-Berlin » – parce qu’un tel axe serait assez difficile à défendre ? Voire …
Culture de l’industrie contre industrie culturelle
Reconstituant en son et lumière l’histoire d’un mouvement, le documentaire insiste surtout sur une dimension psychologique de la géographie qui n’apparaît pas souvent (pas assez à notre goût) dans les codex de l’histoire techno et house. Il y a un parti pris qui transparaît sourdement au fil des images d’archives et des grands noms qui se succèdent devant la caméra : inscrivant sans arrêt le déroulement de l’histoire techno dans une tension historique et sociale, le documentaire se pose comme la plus sérieuse des études qu’il nous ait été donné d’observer sur le sujet. L’histoire riche de Berlin comme celle de Paris se prêtent superbement à ce jeu. Les images d’archives, évocation d’un passé pas si lointain et pourtant déjà bien absent, viennent lier la musique aux interviews en offrant des pauses bienvenues au regard de la densité du contenu.
Pourtant ce qui fait la chair n’est pas tant la volonté évidente de montrer la techno comme une spécificité musicale enfantée dans les douleurs (et aussi dans les joies) de la fin d’un siècle d’apocalypse, mais bien plus de montrer l’enthousiasme palpable des gens qui en parlent. Ces hommes et ces (quelques) femmes ne parlent pas de techno, on a l’impression (pardon pour le lieu commun) que la techno parle par eux et se raconte avec bonheur dans leur vie et dans leur corps. Au rapport presque charnel du producteur à sa musique s’ajoute une filiation douloureuse, vécue dans la crainte permanente d’une récupération éhontée par le « mainstream » (dont on ne saura pas vraiment de quoi il est fait, ni qui le dirige et contre quoi, mais ce n’est pas le sujet ; et d’ailleurs il en faudrait du temps pour simplement décrire les hybridations entre la culture populaire et cette pratique que le documentaire tient à présenter comme occulte). Si bien qu’on voit se dessiner une deuxième question derrière la première ; pourquoi est-ce que cette musique, bien que passée dans la culture pop des années 90 et 2000, arrive-t-elle à résister à ces assauts sans être digérée tout à fait dans le bouillon ambiant ?
All you need is love
D’habitude, nous restons relativement insensibles aux inévitables plaintes des DJs et producteurs « underground » revendiquant une attitude intègre face aux questions d’argent et de reconnaissance sociale qui nous semblent parfois relever bien plus de la posture que de la passion (l’underground ne se décrète pas mais se vit); ici rien de tel. Le propos qui se déroule a cette qualité qu’on ne trouve que dans la passion la plus sincère. Les producteurs interviewés n’ont de toute façon rien à prouver; les DJs appartiennent à cette race de Super Sayens des platines dont le repaire est sur le radar de tous les fans qui voyagent ou qui vont le faire; les promoteurs ont de la bouteille et les distributeurs ne sont pas en reste.
Derrière cette crainte de la disparition de l’underground, il y a pour tous ceux qui s’expriment ici le travail et l’amour de leur création. Ce n’est pas un vain mot : comment réconcilier la valeur de ce que l’on fait à force de passion et une forme de mépris de l’échange marchand traditionnel ? C’est une des questions qui mérite à notre avis une étude que le documentaire ne pouvait pas proposer, vu son format et le parti pris de réalisation. Mais là encore, ce n’est ni son but, ni sa direction .
Il est ici surtout question d’amour. Et sans doute est-ce là la plus belle réussite du DVD. Comme une piqûre de rappel pour le fan légèrement endormi, un souffle sur une braise. Il parvient à transmettre l’énergie, la foi et la sincérité qui ont présidé à sa réalisation. Il rappelle dans une sobriété et une simplicité nécessaire et salutaire que ce qui pousse ces gens à agir est l’amour profond et sincère qu’ils portent à cette musique.
« La jouvence de la Mère Ravalec »
Voilà le sous-titre en forme d’argumentaire old school qu’il faudrait imprimer sur la jaquette du disque. Il y a quelque chose de merveilleux et de profondément émouvant qui se produit quand le générique de fin tombe. On se sent habité d’une volonté plus ferme et plus vigoureuse de faire compter sa voix et de participer à la fête, de se bouger l’arrière train et d’enfoncer les portes les plus closes. Mais lesquelles ?
Cela, le documentaire ne le dit pas, et à raison : quel grand combat reste-t-il à mener pour nous qui, comme des millions de fans, sommes nés trop tard pour prendre part aux grandes messes qui ont secoué les années 90 ? Comment éviter le Don Quichottisme ambiant qui invente toujours des moulins nouveaux en trompe l’oeil, comment garder une pertinence dans l’activisme électronique quand on arrive après la bataille ? Et d’ailleurs, quelles batailles méritent encore d’être livrées ? C’est sans doute dans ces interrogations plus que dans ces réponses que nous reconnaissons dans ce documentaire quelque chose d’immense, beau et terrifiant à la fois; parce que nous connaissons la réponse dessinée en filigrane pendant tout le film : rien de grand ne s’accomplit dans ce monde sans passion.
Pour en savoir plus, c’est là.
Pour commander, c’est ici.












13 juin, 2012 at 14:25
Pour ceux qui veulent le voir à Paris, une séance est organisée au Batofar sur invitations. Tous les détails ici : https://www.facebook.com/events/231013263683319/
13 juin, 2012 at 14:59
Super article loulou
13 juin, 2012 at 15:11
Intelligence du mal en marche.
13 juin, 2012 at 19:16
Un bel article pour un grand dvd a recommander ;)
1 mars, 2013 at 14:10
[...] Paris – Berlin : 20 Years of Underground Techno sorti en mai 2012 (et dont nous avions parlé ici même), Amélie Ravalec annonce son deuxième documentaire. « J’ai commencé en novembre [...]