Interview | Bill Patrick

Bill Patrick a beau être une légende parmi les DJs, il reste encore assez peu connu du grand public. Présent depuis une quinzaine d’années sur le circuit, il a eu son rôle à jouer dans la plupart des anciens clubs mythiques de New York: citons par exemple le Limelight ou le Twilo, considérés à la fin des années 90 comme faisant partie des meilleures boîtes du monde. Exilé à Berlin depuis 2008, Bill Patrick continue de mixer un peu partout avec sa bande de potes composée de Seth Troxler, Ryan Crosson, Shaun Reeves ou encore Guy Gerber, qu’il a d’ailleurs fini par rejoindre aux commandes de Supplement Facts. On a eu envie d’en savoir plus sur ce DJ au talent immense, et c’est en toute simplicité qu’il a accepté de répondre à notre interview, à lire histoire de se chauffer avant son magnifique podcast qui arrivera très bientôt.

- English Version -

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Hello Bill, ça va ? C’était bien la Winter Music Conference cette année ? J’ai écouté la dernière édition de ton podcast Private Stock et on dirait que vous vous êtes plutôt bien amusés là-bas…
Oui c’était cool à Miami, j’y vais depuis 1999 mais j’avais décidé de faire une pause ces trois dernières années donc ça faisait un moment que je n’y étais pas retourné. En tout cas je me suis bien marré, et j’ai adoré mixer à la soirée Flying Circus et à celle de Supplement Facts. Par contre je me suis peut-être un peu trop amusé car je suis rentré avec une infection pulmonaire et un gros rhume, et j’ai plus de voix depuis une semaine…

Et est-ce qu’il y a des DJs ou des producteurs qui ont particulièrement retenu ton attention à la WMC cette année ?
Blood Orange à la soirée Visionquest m’a mis sur le cul. Il fait de l’indie juste comme j’aime, donc j’étais vraiment au paradis. Sinon le back to back entre Andrei Osyka (de Droog) et Matt Tolfrey à la Get Lost m’a beaucoup plu aussi. Concernant les producteurs, je pense qu’il n’y a pas vraiment eu de gros tube à Miami cette année, et même s’il y en a eu ce n’est pas le genre de morceaux que je jouerais de toute façon.

J’ai vu sur Resident Advisor que quelqu’un t’avait qualifié de « cinquième roue de Visionquest », c’est vrai ? Est-ce que tu participes au développement du label d’une manière ou d’une autre, même si tu n’en fais pas officiellement partie ?
Tous les membres de Visionquest sont mes meilleurs amis, on mixe ensemble depuis des années et on respecte les opinions musicales de chacun d’entre nous. Je ne dirais pas vraiment que je suis le cinquième membre du label, on est juste une grande famille. On traîne beaucoup ensemble et il m’arrive souvent de donner mon avis sur les sorties du label ou les line-ups des soirées. Je m’occupe de la direction artistique de Supplement Facts, donc quand je tombe sur un morceau cool mais qui ne correspond pas vraiment à l’univers du label je vais le proposer à Visionquest, et vice versa. On essaye de tous s’aider du mieux qu’on peut pour participer au succès de chacun…Je joue aux soirées de Visionquest et je donne mon avis sur certains trucs, même si je ne suis pas forcément toujours écouté.

Tu mixes depuis très longtemps mais tu n’as encore jamais sorti de musique…Est-ce que tu penses que c’est toujours possible aujourd’hui de faire carrière en tant que DJ sans être aussi producteur ?
J’ai toujours cru qu’il existait d’autres moyens que la production pour réussir en tant que DJ, mais être un excellent DJ n’en est malheureusement plus un. Aujourd’hui tu dois créer une sorte de marque, que ce soit avec un label, des soirées ou une identité visuelle originale. Les moutons ont besoin d’être stimulés, ils ont besoin qu’on leur dise ce qui est bien. Jouer d’excellents sets est donc désormais insuffisant pour percer…Invente un morceau, ajoute une grosse bassline, un vocal qui parle de drogue, et BAM c’est la tournée mondiale assurée. C’est très triste, mais c’est la vérité. Il y a tout de même des gens qui continuent à faire les choses bien comme tINI, Gerd Janson, Ryan Elliot ou Shaun Reeves…Ils ont beau tous avoir leurs propres productions et labels maintenant, c’est grâce à leurs talents de DJs qu’ils ont été reconnus, et c’est ça qui me fait garder espoir.
Je pense aussi que c’est très important d’avoir du charisme et une bonne attitude. Il y a beaucoup trop de blaireaux dans le milieu de la musique électronique et les gens commencent à s’en lasser, toute une bande de pseudo-DJs élitistes qui croient dominer la scène et traitent les gens comme de la merde. Je déteste ces types, ils sont tellement loin de la réalité que ça en devient flippant. Je crois que ce qui a beaucoup aidé des artistes comme Jamie Jones ou Seth Troxler, c’est leur disponibilité et leur sens de l’humour. Beaucoup d’entre nous aiment bien sympathiser avec les promoteurs ou les fans, ils sont la raison principale de notre succès donc c’est totalement débile de faire le connard prétentieux.

A ce propos, est-ce que tu essayes de bosser la production en ce moment ? On peut s’attendre à de futures sorties de toi en solo ou avec d’autres personnes ? Tu avais sorti un track vraiment pas mal il y a deux ans avec Ryan Crosson et Shaun Reeves, ça vous arrive encore de vous retrouver en studio tous les trois ?
Alors oui il y aura de nouveaux tracks à un moment donné, je ne sais pas encore quand mais j’y travaille. Le problème c’est que comme Shaun, Ryan et moi sommes super occupés c’est difficile de trouver du temps pour une session studio, surtout qu’ils ont déjà assez de boulot avec les productions Visionquest…Mais si on trouve un peu de temps je suis sûr qu’on pourrait faire de nouveaux morceaux vraiment bien, le track dont tu parles nous a pris 5 heures à faire donc on travaille plutôt vite. J’espère qu’on pourra trouver un autre créneau de 5 heures pour produire un nouveau truc.

J’ai remarqué que tu étais un grand amateur de sons deep et dub, est-ce que c’était déjà le cas quand tu as commencé à mixer ou ton style a évolué au fil des ans ? Tu as des artistes ou des labels en particulier à nous conseiller ?
C’est comme ça depuis le premier jour, j’ai toujours joué des sons de Rhythm & Sound, Studio One, Thomas Melchior, Brinkmann etc…C’est le genre de musique qui passait le mieux en after et ça m’a pris un peu de temps pour oser jouer ces morceaux en dehors des afters aussi, lorsque je suis la tête d’affiche d’une soirée par exemple. Maintenant je n’y pense même plus, ce son définit mes sets en quelque sorte et c’est une énorme source d’inspiration pour moi. En ce qui concerne les artistes et labels qui me plaisent, j’écoute beaucoup Alexkid et tout ce qui sort sur le label Stablo. Je joue beaucoup de vieux G-Man aussi en ce moment, tout ce qu’il a fait est intemporel.

Du coup il y a quoi dans ta collection de vinyles, que de la dance ou aussi d’autres choses ?
Surtout de la dance malheureusement, mais c’est parce que je n’avais pas de platine depuis que j’ai déménagé à Berlin. Maintenant que j’en ai une j’essaye de faire des efforts pour acheter plus de vinyles intéressants, je viens juste d’acheter un vieil album de Kurt Vile et des disques de Warpaint et Elliot Smith. Par contre j’ai très peu de dance sur iTunes, ça va surtout de l’indie à la UK Bass en passant par le folk et des trucs plus downtempo. Ok je vais nommer quelques groupes parce que j’ai envie que les gens aillent les écouter:
Atlas Sound, The Weeknd, Caveman, Neil Young, Zomby, Connan Mockasin, Hype Williams, Floating Points, Seekae, Cass McCombs, Invisible Conga People, Shlohmo, Daniel Rossen, Grizzly Bear, Midland, Youth Lagoon, Gang Colours, The National, Jon Hopkins et une infinité d’autres…

Etant originaire de New York j’imagine que tu suis toujours activement la scène club new-yorkaise non ? Tu peux nous dire comment elle a évolué depuis tes premiers pas de DJ ?
Bof, je ne suis plus vraiment la scène de New York, je sais qui organise des soirées et les trucs comme ça mais c’est tout…Je ne crois pas qu’il y ait vraiment eu une évolution, les soirées de l’époque où je vivais encore là-bas étaient magiques, les gens qui sortaient étaient beaucoup plus intéressants et semblaient plus connectés à la musique. Je ne cherche pas à critiquer la scène actuelle mais je trouve qu’il y avait beaucoup plus de passion et de dévouement pour la musique avant. Le collectif Blk Market fait encore du très bon boulot, et j’ai récemment joué à une excellente soirée organisée par Verboten donc il y a toujours des gens qui poussent la scène vers le haut, mais pour moi ça reste incomparable avec l’époque où j’étais DJ à New York. C’était parmi les meilleures années de clubbing que le monde ait connu, sincèrement. Aucune autre ville n’a accueilli autant de clubs légendaires, le Vinyl, le Twilo, Sound Factory, le Tunnel ou le Limelight…Berlin a beau être la capitale mondiale de la techno, elle est encore très loin de ce qu’était New York à la fin des années 90.

Et plus généralement, qu’est-ce que tu penses de tout le business actuel autour de la musique électronique et des clubs ?
Je suis le pire homme d’affaires qui puisse exister, sans doute parce que je privilégie la passion et pas le fric. Je vois beaucoup de gens se faire plus de thunes que jamais en ce moment, et je trouve ça bien. Il faut bien gagner sa vie, et on commence à se faire vieux…Donc je crois que tout l’aspect business est en train de décoller, même si pour ma part je n’ai jamais eu d’agent, de manager, d’assistant ou de styliste (t’as déjà vu un DJ avec un styliste?). Mais maintenant tout ça joue un rôle essentiel dans la carrière d’un artiste, il faut être dans les bons magazines et avoir ta tête sur tous les blogs. C’est un business très large, et qui me fait parfois un peu peur. Certaines personnes sont très à l’aise avec ça, mais moi à chaque fois que je reçois un compliment sur ma musique j’ai tendance à devenir super gêné et à me sentir soudainement coupable pour une raison inconnue…Je n’aime vraiment pas être sous les feux des projecteurs.

T’as beaucoup joué à Ibiza durant ta carrière, mais tu en as fait une description très négative dans une interview pour Autobrennt…Qu’est-ce que tu penses réellement de cette île ?
Et bien à vrai dire je déteste cet endroit maintenant. L’île en elle-même est magnifique et c’est un endroit parfait pour partir en vacances, mais je n’aime pas les clubs ni les gens qui y vont. Le DC-10 est toujours très cool et a une bonne programmation, mais à côté de ça il n’y a rien de pire que les boîtes comme l’Amnesia par exemple. Il y a une grosse idolâtrie autour des DJs à Ibiza et j’ai horreur de ça, toute l’île est gérée par la mafia et tout est question de business, la musique n’a aucune importance pour ces gens-là. Faire payer l’entrée d’un club 70 euros et les tables à 20.000 balles? C’est n’importe quoi…Ca n’a aucun sens, et je n’ai pas envie de traîner avec les gens qui payent pour ces conneries. Les afters exclusives sont encore pires, c’est à base de DJs ridicules entourés de leurs fan clubs et de leurs assistants qui s’amusent à juger tout le monde…C’est un peu ce que je fais en ce moment même d’ailleurs, HA!

Des milliers de personnes rêvent de devenir DJ et pensent que ça doit être le meilleur job au monde, tu en dis quoi ? Est-ce que le train de vie du DJ est si génial que ça ?
C’est une question très intéressante, on en avait justement parlé à Miami vu que Resident Advisor prépare un gros article sur Seth Troxler et le mode de vie des DJs en général. Les gens pensent que ce n’est que du glamour, des sets très bien payés, des drogues de qualité et des mannequins par dizaines qui veulent baiser tous les soirs. Ok, la moitié de tout ça est vrai (je te laisse deviner quelle moitié)…Mais le truc c’est que le métier de DJ te met des bâtons dans les roues pour les choses les plus importantes de ta vie, à commencer par tes relations amoureuses. Beaucoup d’entre nous traversent des situations compliquées en ce moment, c’est difficile d’être en couple lorsque tu voyages tout le temps, que tu passes deux jours de suite en after et que tu es donc rarement à la maison.
Bien sûr tu pourrais me dire qu’il suffit de ne pas passer deux jours en after…Je sais que ça a l’air totalement stupide dit comme ça, mais ces afters représentent un vrai travail pour quelqu’un comme moi. Prends un endroit comme Miami, le Sonar, le Detroit Movement ou tout autre festival où tu as un grand rassemblement d’artistes et de promoteurs. Tu es obligé de sortir, de rencontrer du monde et de discuter pour que les choses se passent…Je crois que la plupart des gens estiment que notre métier consiste à simplement monter sur scène, jouer pendant une heure ou deux et c’est tout. Mais c’est faux, il y a des dizaines de jeunes talents qui essayent de percer dans ce milieu et je crois vraiment qu’il faut être présent le plus possible pour y arriver, surtout si tu gères un label. Donc si je suis à une soirée et que je tombe sur un jeune producteur qui me donne un CD de ses tracks qui s’avèrent être vraiment cools, j’ai la prochaine sortie sur Supplement Facts…Ce qui nous permet de sortir plus de trucs, de faire plus de soirées et donc plus d’argent, plus de drogues de merde et plus de mannequins rébou qui veulent juste danser à côté de toi dans la cabine DJ. Une vie de rêve quoi.

Il y a quelques années tu avais ta propre chronique sur Resident Advisor appelée « Reach For The Stars », et tu écris aussi pas mal sur ton blog Talkin Salad…Est-ce que t’as déjà envisagé une carrière d’écrivain ou de journaliste si jamais tu en as marre de mixer ?
Oui j’aimerais bien écrire plus, on m’a souvent dit que je devrais écrire un livre ou un truc comme ça mais mon style est assez maladroit. J’écris comme je parle, et ma grammaire est à chier. Les gens ont quand même l’air de bien aimer, et puis ça m’amuse beaucoup. Mais comme pour tout je suis une énorme feignasse, et dès qu’il s’agit de transformer quelque chose que j’aime en vrai travail avec des responsabilités j’ai tendance à décrocher. C’est très mature je sais…Je crois que ça s’appelle le manque de confiance en soi.

Je ne sais plus quoi te demander…Est-ce qu’il y a une question qu’on ne t’a jamais posée et à laquelle tu voudrais répondre ?
Il y en a un paquet mais là aucune ne me vient à l’esprit…J’imagine que je pourrais te parler du podcast que j’ai fait pour vous. J’ai voulu faire un mix à écouter allongé dans l’herbe avec l’être aimé, en soufflant sur des pissenlits et en sirotant un Orangina. Une jolie bande-son printanière quoi. Le mix reste quand même assez deep dans l’esprit, et j’espère qu’il surmontera l’épreuve du temps. Comme je voulais quelque chose d’intemporel j’ai mis beaucoup de classiques à l’intérieur, du Mood II Swing, du Moodymann, Oasis aussi, plein de morceaux qui comptent parmi mes préférés.

Juste pour finir, je pars à Berlin dans quelques semaines donc tu n’aurais pas des lieux sympas à me conseiller en matière de bouffe, art ou ce que tu veux ?
Alors tu cherches de bons spots à Berlin hein? Pour commencer, débarrasse-toi tout de suite de l’idée que la nourriture y est bonne. C’est faux. Elle est dégueulasse. Il y a quelques endroits pas trop mal, mais sinon l’Allemagne est le pire pays niveau bouffe. Quand je vais en France, en Italie ou même en Angleterre je me dis: c’est si difficile que ça? Pourquoi est-ce que je continue à manger des sandwichs avec de la laitue chaude à l’intérieur? A quoi ça sert de réchauffer la laitue? Enfin bref, je vais arrêter de me plaindre sur la bouffe allemande, ça a déjà été fait et ça en devient ennuyeux. Si tu veux un conseil va à Little Otik, ils savent ce qu’ils font là-bas. Pour ce qui est de l’art il y a une superbe expo de Gerhard Richter en ce moment, je crois qu’elle a toujours lieu. Elle n’est pas aussi bien que celle du Tate, mais ça reste impressionnant. Etrangement il n’y a pas de scène musicale à Berlin, là tu vas devoir te débrouiller…

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1 comment
  1. (TAL083) Bill Patrick - Trace A Line says:

    [...] Bill Patrick a beau être une légende parmi les DJs, il reste encore peu connu du grand public. Présent depuis une quinzaine d’années sur le circuit, il a eu son rôle à jouer dans la plupart des anciens clubs mythiques de New York: citons par exemple le Limelight ou le Twilo, considérés à la fin des années 90 comme faisant partie des meilleures boîtes du monde. Exilé à Berlin depuis 2008, Bill Patrick continue de mixer un peu partout avec sa bande de potes composée de Seth Troxler, Ryan Crosson, Shaun Reeves ou encore Guy Gerber, qu’il a d’ailleurs fini par rejoindre aux commandes de Supplement Facts. Souvent qualifié de « DJ des DJs », son talent incontestable aux platines et sa grande expérience lui ont permis d’être reconnu aussi bien en Europe qu’outre-Atlantique, et ce malgré une discographie encore inexistante. Mais rassurez-vous, Bill aurait enfin commencé sa formation de producteur, comme il le révélait récemment dans notre dernière interview… [...]

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