Interview | Ryan Crosson

Né à Détroit mais désormais installé à Berlin, Ryan Crosson s’est imposé au fil de sa carrière comme une valeur sûre de la scène house et techno, aussi bien en Europe qu’outre-Atlantique. Depuis 2005 et sa première release sur Trapez, il a enchainé une dizaine de maxis sur  les respectés Wagon Repair, Minus, Archipel et Supplement Facts…Pas étonnant pour cet enfant de la Motor City bercé aux sons de Plastikman et de Ghostly International. En compagnie de ses compatriotes et amis Shaun Reeves, Seth Troxler et Lee Curtiss, il se prépare à lancer le label Visionquest, déjà considéré par beaucoup comme l’incarnation du renouveau de la musique électronique. Dans l’interview qui suit, Ryan nous parle entre autres de ses influences, sa nouvelle vie à Berlin, le projet Visionquest et son premier album à venir en 2011.

- English Version -

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Hello Ryan, quoi de beau aujourd’hui ?
Pas grand chose, là je suis chez mes parents juste à côté de Détroit. Je bosserai sur un remix un peu plus tard dans la journée.

Qu’as-tu pensé de 2010 personnellement et pour la musique électronique en général ? Quelques coups de coeur cette année ?
La première moitié de 2010 n’a pas été géniale pour moi, aussi bien au niveau professionnel que personnel.. Puis les choses ont commencé à s’améliorer après le DEMF (Detroit Electronic Music Festival), tout s’est peu à peu mis en place musicalement parlant, et depuis il n’y a eu que du bon.
Ce qui m’a le plus marqué cette année, c’est surtout l’explosion du dubstep et le quasi-fanatisme voué à Nicolas Jaar, fanatisme que je partage d’ailleurs. La house est toujours très présente mais je sens que la techno va faire son grand retour en 2011. A part ça, j’ai l’impression que l’album de Wareika sorti sur Perlon est passé relativement inaperçu, ce qui est bien dommage…C’est l’album de musique électronique que j’ai préféré cette année. Oh, et James Blake a aussi fait du très bon boulot.

Comment s’est passée ta jeunesse à Détroit et quelle image as-tu de cette ville ? A ton avis, est-ce que le fait d’avoir grandi là-bas t’a aidé à trouver ta voie en tant que DJ, producteur et mélomane ?
Détroit est un endroit unique au monde. La population du centre-ville a pratiquement diminué de moitié ces vingt dernières années, ce qui a donné à la ville cet aspect bizarre de cité fantôme entourée d’une banlieue où la majorité de la population du downtown Détroit est venue s’installer (comme le canton de Clinton où j’ai grandi). Seth compare souvent la ville à «Gotham City après la mort de Batman», ce qui est assez juste. Mais malgré toutes les crises qu’elle a pu traverser, Détroit aura toujours cet héritage musical exceptionnel qu’il est impossible de ne pas absorber, que ce soit grâce à Motown ou plus récemment avec l’apparition de la techno. Là où je vivais, si tu n’avais rien à faire de tes journées tu prenais juste ta caisse et tu allais faire un tour en écoutant de la musique et en fumant des joints. Je me rappelle que lorsque j’étais ado, alors que je faisais exactement ce que je viens de décrire, un ami m’a présenté à DJ Shadow et Kruder & Dorfmeister et m’a prêté un exemplaire du «Sheet 1» de Plastikman. C’est comme ça que j’ai découvert la techno, et rapidement j’ai commencé à aller aux fêtes monstrueuses qu’organisait Richie Hawtin à l’époque. Depuis, je n’ai plus arrêté.

Vous allez bientôt lancer Visionquest avec Seth Troxler, Lee Curtiss et Shaun Reeves…Quelle est l’idée derrière ce label ?
On a trouvé le terme «Visionquest» à l’époque où j’avais encore cette cabane au nord du Michigan que ma famille utilisait pendant les vacances. J’y allais souvent avec Lee, Shaun et Seth, on restait là-bas plusieurs jours pour faire de la musique et partager nos idées. C’est là qu’on a découvert l’idée de la quête de vision, qui a été très présente durant toute l’évolution humaine. C’est un procédé qui consiste à partir seul dans un environnement sauvage et inconnu, sans manger, dans le but de trouver un signe ou une vision qui te guidera vers le futur. Les Egyptiens l’ont fait, les Mayas et les Indiens d’Amérique l’ont fait aussi. Pour beaucoup de civilisations anciennes et de tribus indigènes encore présentes comme en Amazonie, la quête de vision est considérée comme un rite de passage vers l’illumination spirituelle. Avec ce concept en tête, on a décidé de créer un label car on voulait sortir de la musique originale et jamais entendue auparavant, une musique qui repousserait les limites du genre de tracks que l’on joue habituellement. On a tous les quatre des goûts musicaux très variés et on s’est dit que ce serait cool d’avoir une plateforme pour à la fois exposer nos idées et sortir la musique que l’on veut sans aucune limite.

Comment faites-vous pour choisir les artistes que vous allez signer sur le label ?
C’est une bonne question car nous n’acceptons pas vraiment de démos, en fait je n’aime pas trop demander de la musique à des inconnus juste comme ça. On connaît personnellement tous les artistes que nous signons, ça peut être depuis de longues années mais pas forcément. On veut signer des gens avec qui on se sent bien, et qui ont quelque chose à offrir musicalement. Ce sont les deux conditions indispensables pour rejoindre Visionquest. Je détesterais sortir la musique d’une personne et découvrir ensuite que je ne peux pas la supporter.

Et au niveau de la gestion du label, ça se passe comment ? Vous avez chacun un rôle précis ou tout est plutôt freestyle ?
Nous prenons toutes les décisions importantes ensemble. Au niveau musical, chacun cherche de nouveaux artistes de son côté puis les présente au groupe. A part ça, Seth s’y connaît bien en design donc il s’occupe de tout le côté visuel du label, Shaun et moi on gère surtout la logistique et la communication, et Lee s’occupe du mixage et de l’aspect musical en général, il prépare aussi des petits bouts de vidéos très sympas pour le label.

Vous avez sorti quelques remixes très remarqués en tant que Visionquest avec Seth, Lee et Shaun…Peut-on aussi espérer un EP dans un futur proche ?
On est tous les quatre débordés par les demandes de remixes et les DJ sets ce qui fait qu’on a très peu de temps pour y penser, mais on espère sortir un EP de Visionquest à l’automne 2011. Je pense qu’on doit d’abord se forger une identité avant de penser au maxi… Avec les remixes on a pu explorer plusieurs styles différents, ce qui est très bien, mais je voudrais avoir une solide idée de où l’on va avant de se lancer dans la production de l’EP puis de l’album.

A vos débuts vous produisiez tous les quatre une techno très minimale et carrée, proche de ce qui sort sur Minus, et progressivement vous avez commencé à faire des tracks beaucoup plus house, au point qu’aujourd’hui les gens vous identifient plus à des labels comme Crosstown Rebels…
Je pense que c’est simplement car on a fini par comprendre ce qu’on faisait à un moment donné, et ça nous a permis de donner plus de musicalité à nos productions. Nos premières compos étaient extrêment basiques et bourrées de samples, nos rythmiques et nos arrangements évoluaient mais les sons restaient les mêmes. Tu peux ajouter des dizaines de delays sur un bleep ou un chirp avant qu’un track devienne chiant, tu vois? Maintenant on arrive quand même à faire des choses beaucoup plus évoluées…Par exemple, je crois que Lee va commencer à se concentrer sur son projet pop. Moi je suis obsédé par les textures ambient et les longues nappes de synthé, les kicks ne m’intéressent vraiment pas en ce moment. Seth et Shaun sont bien sûr d’excellents DJs, mais on essaye de les pousser à produire un peu plus…surtout si on veut mettre en place un live de Visionquest.

Peux-tu prédire la direction que prendra ta musique dans le futur ? Ce sera peut-être autre chose que de la house et de la techno…
Je veux avant tout m’améliorer en synthèse sonore et sound design pour arriver à créer une composition de sons, pas forcément orientée pour le club. Si tu continues à travailler dur tu n’arrêtes jamais d’apprendre, il y a toujours quelque chose de nouveau, mais pour l’instant mon but principal est de développer mes connaissances en sound design, parce que faire le «hit de l’été» c’est le cadet de mes soucis.

Est-ce que tu as un but particulier dans la production, un rêve que tu as envie d’accomplir ? Par exemple, est-ce que tu aimerais faire la BO d’un film, ou collaborer avec quelqu’un en particulier, etc ?
Il y a beaucoup de collaborations dont je rêve qui trainent dans un coin de ma tête, mais la plupart sont irréalisables et c’est sûrement mieux que ça reste un simple rêve. Composer pour des films serait une bonne idée après avoir travaillé dans la ‘dance music’ mais j’ai encore beaucoup à apprendre. Je ne m’y connais pas du tout dans ce domaine là. La théorie musicale est un domaine gigantesque, il y a énormément de choses à apprendre.

Quel genre de musique aimes-tu écouter en général ?
Oh, j’écoute énormément de choses différentes. Le week-end dernier par exemple, j’étais avec mon ami Ben pour son anniversaire et nous sommes passés de The Clash à Steve Reich, de Vladislav Delay à Notorious BIG et Benoit & Sergio. Un peu de tout donc.

En tant qu’américain, que penses-tu de la vie à Berlin ? Y’a t-il une réelle différence entre la culture clubbing américaine et européenne ?
La vie à Berlin est cool. Je pense que c’est l’endroit parfait pour quelqu’un qui arrive en Europe et qui n’a jamais vécu dans une grande ville avant parce que Berlin n’a justement pas l’ambiance d’une grande ville. C’est extrêmement facile de se déplacer et si tu ne parles pas allemand, ce n’est pas du tout intimidant et ça n’empêche pas de communiquer avec les gens. Le fossé entre le clubbing aux Etats-Unis et en Europe est énorme, de mon point de vue. Il y a tellement de clubs en Europe qui aiment notre style de musique, et la plupart des clubs en Europe restent ouverts et servent de l’alcool beaucoup plus tard. Il y a également un vrai public, et les gens se déplacent régulièrement. Et le sound system des clubs est vraiment de meilleure qualité. C’est une culture complètement différente. La majorité des boîtes aux USA passent de la pop mielleuse avec des voix auto-tunées et des synthés dégueulasses. Je pense que la plupart des clubs en Amerique ont été, et sont encore, plus orientés vers le hip hop et la pop que vers la musique électronique underground.

Justement, comment a évolué l’engouement aux États-Unis pour la la scène électronique « underground » ?
Je ne peux pas vraiment te répondre parce que je reviens très rarement aux Etats Unis pour jouer. La plupart du temps je rentre chez moi pour voir ma famille. Là-bas, je joue la plupart du temps à New York et Los Angeles et les deux sont cools pour le moment. Dès que j’ai la possibilité de jouer dans l’une de ces villes, je n’hésite pas très longtemps en général.

Penses-tu que le fait d’être venu en Europe, et plus particulièrement à Berlin, a eu un impact sur ta carrière ?
Oui, un énorme impact. Maintenant que je vis en Europe, les promoteurs n’ont plus à s’inquiéter des problèmes d’organisation qu’on peut avoir lorsqu’on invite un DJ d’un autre continent. Je suis là tout le temps maintenant. Les gens entendent de plus en plus parler de moi, et je sors dans plein d’endroits différents pour entendre jouer beaucoup de DJs et cela m’a aussi aidé à avoir un autre regard sur la vie en général, et voir les choses sous une perspective différente.

J’ai lu quelque part que tu prévoyais un album pour 2011, on peut en savoir plus ?
C’est une collaboration avec Cesar Merveille, on bosse dessus depuis un an environ. C’est lui qui m’a fait jouer à Londres pour la première fois il y a six ans, et depuis nous sommes restés amis. Pour l’album on s’est pas mal inspiré de la musique expérimentale des années 1940, on a pris quelques samples par ci par là qu’on a retravaillé pour les adapter à notre style. L’album est très influencé par le jazz, et la plupart des morceaux ont un côté débraillé parfait à écouter en after.

D’autres projets en cours? Penses-tu réutiliser tes pseudonymes Berg Nixon et Birds & Souls ?
Malheureusement Berg a été mis en standby depuis un certain nombre d’années maintenant, et je ne sais pas quand il sera prêt pour refaire des dégâts…C’est un mec très étrange et un vrai écervelé, donc qui sait quand il refera surface? Peut-être jamais! Par contre Birds & Souls seront à nouveau sur le devant de la scène en 2011. On a déjà un track confirmé pour la prochaine compilation Snuggle & Slap de Circus Company, et on travaille sur notre prochain EP pour Spectral Sound. Sinon, Tale Of Us et moi-même avons presque fini notre maxi pour BPitch Control, et je travaille sur un mix ambient fait à partir d’enregistrements que je prendrai ce mois-ci à Berlin et au Panama. Après tout ça, je commencerai à travailler sur mon album solo.

Comment imagines-tu ta musique dans 10 ans ?
Dans 10 ans je m’imagine en train de fondre dans un océan d’ambient sous morphine, un peu comme les premiers travaux de Brian Eno, avec des influences de swing jazz et du label Perlon, sans oublier les rails de cocaïne.

Et à part la musique, qu’est-ce qui t’inspire ?
Plein de trucs, mais j’ai été tellement absorbé par la musique ces dernières années que je n’ai malheureusement pas eu le temps de faire beaucoup d’autres choses. J’adore voyager, mais aujourd’hui ça se résume à aller dans une ville, jouer mon set et repartir aussitôt. J’aime bien cuisiner aussi, et dépenser de l’argent en général.

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  1. Chart | Benoit & Sergio - Trace A Line says:

    [...] la toute première release du label Visionquest, que nous avions longuement évoqué dans cette interview de Ryan Crosson. Intitulé Where The Freaks Have No Name, ce nouveau maxi du duo américain [...]

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